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Gronsveld, le 22 avril 2018

Willem Boone (WB) : Dans votre biographie, j’ai lu que vous avez commencé le piano à quatre ans, c’est extrêmement précoce !

Didier Castell-Jacomin (DCJ) : ça va, c’est à peu près la moyenne ! Commencer en-dessous, c’est dangereux..Je tapais comme un cinglé sur le piano de mes grand parents et quand on m’a appris les notes, ça m’a calmé. J’ai adhéré tout de suite. 

WB : J’ai vu que votre premier professeur s’appelait Mme Ravel, était-elle de la famille du compositeur ?

DCJ : Non, pas du tout, mais c’est marrant de commencer avec quelqu’un qui s’appelle Ravel !

WB : Quels sont vos premiers souvenirs de ses cours ?

DCJ : Je travaillais bien et j’ai appris assez rapidement, c’était des cours de 20, 30 minutes et je savais qu’il y avait des récompenses après, des bonbons.. C’était un amusement mais je savais tout de suite que je voulais en faire ma profession. Je me souviens que j’ai entendu un disque de Rubinstein de la Polonaise militaire de Chopin et je me suis dit : « Le jour où je la joue, je serai pianiste ! », je l’ai jouée et je n’étais toujours pas pianiste..

WB : Un autre de vos professeurs a été la regrettée Cathérine Collard qui était l’une des meilleures schumanniennes..

DCJ : Oui, elle était exceptionnelle,  son Haydn était sublime aussi. Je pense qu’elle s’est fait d’abord connaître avec Haydn et après avec Schumann. J’ai fait un stage auprès d’elle à Aix en Provence, je savais bien gérer les choses quand je voulais quelque chose !

WB :C’est Nikita Magaloff qui lui a dit, quand elle avait beaucoup de doutes concernant sa carrière, que son temps viendrait encore. Est-ce que ça s’est passé car elle est morte très jeune ?

DCJ : ça, je ne sais pas. C’était une acharnée du travail, elle travaillait jusqu’à 12 heures par jour, elle croyait ne pas être douée.  C’était un sacré caractère, avec elle, on accrochait ou pas. Elle était lion et moi taureau..

WB : Qu’est-ce qu’elle vous a apporté ?

DCJ:  Le son - elle avait un son très reconnaissable elle même - et le travail. Elle ne laissait rien passe. J'ai travaillé des sonates de Beethoven, mais aussi du Schumann: La Fantaisie, les Novellettes. 

WB : Et puis vous avez travaillé avec Fausto Zadra, un élève de Vicenzo Scaramuzza, qui était le professeur de Martha Argerich et de Bruno Leonardo Gelber.

DCJ : Oui, il a travaillé avec Scaramuzza en Argentine aux côtés d’Enrique Barenboim, père de Daniel. Il y a une anecdote que Fausto Zadra devait aider Martha Argerich et lui enseigner des octaves ! Juanita, la mère de Martha, voulait que Zadra épouse Martha, mais cela ne s’est jamais passé. 

WB : Est-ce que Zadra est toujours en vie ?

DCJ : Non, il est mort sur scène, le 17 mai 2001, quand il jouait le premier Nocturne de Chopin !

WB : Est-ce que Zadra vous a surtout appris la décontraction ?

DCJ : Ah, vous avez remarqué ? (rires). Oui, en effet, mais finalement, on oublie tout après les cours et c’est la sensibilité qui compte. Le grand mérite de Zadra était de se remettre en retrait pour favoriser le développement de l’élève pour que celui-ci puisse arriver à la maturité.  C’était une leçon de vie. Autre chose remarquable : il n’y avait pas de jalousie parmi ses élèves, ils s’aidaient les uns les autres. C’est une école comme je n’en ai jamais vu ailleurs. La seule exception était peut-être György Sebok, qui avait le même esprit. Zadra m’a beaucoup aidé pour mon premier concert à la Philharmonie de Berlin, Il me poussait parce que je n’allais pas au bout de mes possibilités. Il m’a dit : « Si tu veux être quelqu’un, ce sera avec Mozart et non avec Schumann ! ». En effet, j’ai énormément travaillé Mozart avec lui, je peux prendre n’importe quelle partition de Mozart et je sais très bien ce que je veux en faire. Il est extrêmement difficile à jouer. Pour le concert d’aujourd’hui, j’ai poussé au maximum dans le deuxième mouvement (du concerto no 23 K 488. On est nu sur scène, on enlève toute notre protection pour tout donner au public. On est des serviteurs, mais il faut aussi vivre, aborder la nature, faire des rencontres.. 

WB : Ce deuxième mouvement me prend toujours à la gorge !

DCJ : Moi aussi, comment peut-on écrire de tels chef d’œuvre ? C’est la simplicité  et l’humilité les plus totales. C’est une pure merveille, on ne peut pas passer à côté. Mozart aimait d’ailleurs beaucoup ce concerto-là, c’est l’un des rares qui n’avaient pas été commandés. Il  a laissé libre cours à toute sa délicatesse. Je n’ai jamais voulu l’enregistrer parce qu’il fallait des partenaires du même niveau et maintenant je suis servi avec le Wiener Kammersymphonie Quintet. La musique est un langage universel qui peut créer des liens très forts. Quand j’ai écouté ce quintette pour la première fois, on était sûr les uns des autres, cette première rencontre m’a convaincu, il n’y avait plus le moindre doute.  Ce sont de vraies cordes viennoises et en plus, humainement parlant, nous sommes en harmonie ! Ce sont de bons vivants, mais quand on travaille, on travaille dûr. Nous avons joué deux concertos, aussi le numéro 8 K 246.

WB : Il est souvent joué par des enfants prodige !

DCJ : Ce concerto est d’une difficulté non négligeable !

WB : Comment ça ?

DCJ : Il est écrit en do majeur, ce qui est une tonalité difficile point de vue égalité du toucher. Tout le monde en a peur, c’est très simple, donc c’est très difficile. Les adultes n’ont pas la conscience, ils sont obligés de retrouver cette même simplicité. 

WB : J’adore tous ses concertos pour piano, j’ai grandi avec !

DCJ : C’est vrai, il n’y en a pas un qui soit à jeter, j’adore Mozart. Comment les musiciens peuvent-ils être blasés de jouer Mozart. C’est version de K 488 est une première mondiale qui sera produit sur le label Naxos en avril 2019. 

WB : Est-ce une version de Mozart lui-même ?

DCJ : Non, c’est la version d’Ignace Lachner. Je me mets un instant à la place du journaliste avec une question pour vous : qu’avez-vous pensé de cette version sans vents ?

WB : C’est intéressant, j’allais vous poser la même question ! J’ai trouvé bien intéressant cette version, mais les vents ajoutent beaucoup à la couleur !

DCJ : Je suis complètement d’accord avec vous,  c’est une autre dimension, mais cette fois, les vents ne m’ont pas manqué. Il y avait toute l’ambiance, la contrebasse fait la différence, les musiciens ont  « joué »les autres instruments sur leurs cordes. Ils ont imité les sons et j’ai été impressionné par leur intelligence hors du commun.  Ils ont une conscience professionnelle exceptionnelle, ce sont des gens rares. J’ai trouvé le quintette de mes rêves et pourtant j’avais fait le K 414 et K 415 avec le quintette de la Philharmonie de Berlin. Avec ce quintette, nous nous sommes dit que quand il y a un accroc, on se le dit tout de suite, mais il n’y a jamais eu de tension. Nous, on n’est plus important, c’est Mozart qui l’est ! 

WB :Vous avez travaillé également avec le légendaire György Czifrra, quand l’avez-vous rencontré ?

DCJ : A sept ans, à Senlis, j’ai sauté sur ses genoux.. Il était d’une telle gentillesse, bien sûr on ne pouvait pas tout expliquer à un enfant, il a fallu me montrer petit à petit avec des mots très simples. Il demandait pourtant qu’on suive ses conseils. Mais quand je suis arrivé chez Zadra, j’ai tout compris car je savais déjà.

WB : En quelle année a eu lieu cette première rencontre ?

DCJ : C’était en 1977, il venait d’écrire « Des canons et des fleurs »>

WB : Ne croyez-vous pas qu’il soit un pianiste qui n’est finalement pas très connu ou dont on a une image plutôt réductrice, celle d’un virtuose ébouriffant à l’égal d’Horowitz et d’Argerich ?

DCJ : On collait des étiquettes, il était universel, mais on a fait de même avec Rubinstein, dont on louait toujours ses Chopin, alors qu’il était aussi brahmsien formidable !

WB : L’image est réductrice aussi dans le sens que Cziffra est surtout connu pour ses Liszt, alors qu’il avait Couperin, beaucoup de Chopin et de Schumann, Rachmaninov, Tschaikofsky et Bartok à son répertoire ?

DCJ : C’est vrai, on l’a trop catalogué, il a par exemple joué des Chopin magnifiques et on dit souvent à propos de lui « c’était surtout de la technique », mais qu’est-ce que c’est que la technique ? C’est de jouer vite ? Il y a une anecdote très drôle sur Rubinstein et une dame qui était venu le voir après un concert, elle lui a demandé » Mais maître, comment avez-vous fait pour jouer si vite ? » et il a répondu : « Jouer vite est simple, on met un doigt après l’autre ! »

WB : Est-ce que le fils de Cziffra était encore en vie quand vous étiez son élève ?

DCJ : Oui, il est mort en 1981 et Cziffra ne s’en est jamais remis,  la mort de son fils l’a brisé…comme le fils de Paul Badura Skoda qui est mort avant lui.  

WB : Avez-vous entendu Cziffra en concert ?

DCJ : Oui, bien sûr , plein de fois, à Senlis. Dans pas mal de musique de Liszt, je me souviens encore de Mazeppa, c’est l’une des pièces de Liszt que j’aime beaucoup, avec la Campanella et la Leggeriezza.  Il a merveilleusement joué les Ballades et les Scherzi de Chopin aussi. 

WB : On lit souvent qu’il avait perdu ses moyens à la fin de sa vie et qu’il était devenu l’ombre de lui-même,  était-ce aussi votre expérience ?

DCJ : Non, pas l’ombre de lui-même, on ne peut pas dire ça ! Il avait moins de choses à dire, mais c’était à cause de la mort de son fils. Il s’est réfugié dans la musique. Vous ne pouvez plus jouer comme auparavant, car il y a une partie de vous qui est mort. Je ne jugerais jamais cela, je me garderais de mettre quoi que ce soit comme jugement !

WB : Comment Cziffra vous a-t-il marqué ?

DCJ : Une certaine dimension de la musique, de Cziffra à Zadra, je comprenais le langage.

WB : Est-ce que ces deux professeurs se ressemblaient ?

DCJ : Non, pas du tout, Cziffra était calme et posé, Zadra, c’était l’inverse, c’était quelqu’un d’exubérant, mais il baissait la tête devant la musique. Il m’a fait attendre pendant un an avant de me donner des cours. A un moment donné, j’ai fermé la pièce à clé et je l’ai jetée par la fenêtre pour le forcer de m’enseigner ! Et ce premier cours a duré huit heures, je n’en pouvais plus… Mais c’est certain qu’il m’a tout donné, 1000 manières de travailler le piano, il me semble que j’ai vécu 1000 vies avec tant de gens exceptionnels ! Je ne pourrais jamais arrêter…

WB : La musique ou le métier ?

DCJ : Ni l’un , ni l’autre, rien que pour ces instants magiques.. 

WB : Vous avez enregistré un disque intéressant avec de la musique écrite par des compositeurs femmes, d’où vous-est venu l’idée ? 

DCJ : J’avais rencontré l’arrière-petite-fille de Mel Bonis, ensuite Clara Wieck et Cécile Chaminade sont assez connues et Marianne Martinez a été l’élève de Mozart et la voisine de Haydn. Mozart lui a dédié son concerto K 175. Clara Wieck était la Martha Argerich du 19ème siècle, elle faisait des tournées mondiales. Ses variations et son nocturne ne sont pas très connus, j’ai appris le nocturne pour l’enregistrement. Je mets souvent des mentions sur mes disques, des petites choses, par exemple je dédie l’enregistrement à quelqu’un que je connais. Sur ce disque consacré aux compositrices, j’avais mis « A Anne Marie Tabacknik », l’assistante de Zadra, mais personne ne s’en est aperçu. C’était un clin d’œil entre elle et moi.

WB : Quelle était la plus grande découverte pour vous dans ce disque ?

DCJ : Que le cerveau d’une femme n’est pas fait comme celui d’un homme ! Cela se voit par exemple dans certains déplacement illogiques pour un homme, il faut se mettre dans le cerveau d’une femme pour comprendre.

WB : A propos, la sœur de Mozart, Nannerl, a-t-elle jamais composé ?

DCJ : Il y a eu une grosse polémique là-dessus, qu’elle serait encore plus géniale que Mozart, mais je n’ai pas d’avis. Elle a composé, mais je n’ai pas assez de connaissances pour en dire quelque chose. 

Concernant Robert Schumann et son concerto pour piano, je suis sûr que c’est Clara qui lui a donné le thème du premier mouvement ! Le concerto de Clara est d’ailleurs aussi écrit en la mineur. J’ai joué devant la petite fille de Mel Bonis et j’étais assez impressionnée, elle était au 1er rang !

WB : Est-ce que vous avez d’ailleurs joué de la musique de Clara Wieck en attendant le photographe ?

DCJ : Bravo ! Oui, c’était le 2ème Scherzo, c’est merveilleux. 

WB : J’ai vu que vous avez aussi enregistré de la musique de chambre de Vanhal. C’est intéressant, je ne connais que quelques-unes de ses symphonies, qui sont superbes, très « Sturm und Drang »

DCJ :  Je voulais enregistrer l’opus 16 de Beethoven, le quintette pour piano et vents et j’ai voulu le coupler avec K 452 de Mozart, mais l’ingénieur du son m’a dit que je n’allais pas me faire remarquer avec ce couplage habituel. J’ai donc fini par jouer ces deux sonates pour clarinette et piano de Vanhal avec un très bon clarinettiste, je ne prends que des choses qui m’intéressent et qui me semblent intéressants pour le public, qui peut (re)découvrir des compositeurs, peu ou pas mis en avant.